
En français, on prend une photo, on shoote, on mitraille, et quand un sujet nous échappe on dit qu'on l'a raté. Je n'avais jamais fait attention à ce vocabulaire avant de lire Susan Sontag.
Elle n'a jamais été photographe. C'était une écrivaine et une philosophe new-yorkaise, et pourtant son livre Sur la photographie, paru en 1977, est probablement le texte le plus cité de toute l'histoire de la photo. Il ne contient aucune image et aucun conseil technique. Il pose une seule question, qui est de savoir ce qu'on fait vraiment à quelqu'un quand on le photographie.
Sontag entre à l'université très jeune et elle est diplômée de Chicago à 18 ans, avant d'étudier la philosophie à Harvard. À la fin des années 50, elle passe par Oxford puis par la Sorbonne, et elle dira plus tard que ses mois à Paris ont peut-être été la période la plus importante de sa vie.
De retour à New York, elle se fait connaître en 1964 avec un essai sur le goût du kitsch et de l'excès, Notes on « Camp », puis avec le recueil Against Interpretation en 1966. Elle écrit aussi des romans, dont In America, qui reçoit le National Book Award en 2000, et elle réalise quatre films.
Ce n'était pas quelqu'un qui restait derrière son bureau. En 1993, en plein siège de Sarajevo, elle part monter En attendant Godot de Beckett dans un théâtre éclairé à la bougie, parce que la ville n'a plus d'électricité. Sarajevo en fera une citoyenne d'honneur.
Son regard sur la photo est donc celui de quelqu'un du dehors, qui regarde des images toute la journée comme nous tous, et qui se demande ce qu'elles nous font.
Le livre rassemble six essais qu'elle a publiés entre 1973 et 1977 dans la New York Review of Books. Il reçoit le National Book Critics Circle Award, et la presse en parle plus que d'aucun autre livre de photo avant lui. Ce n'est pas une lecture facile, alors voilà ce que j'en ai gardé.
Pour Sontag, photographier quelqu'un revient à se l'approprier un peu. On le voit comme il ne se voit jamais lui-même, on repart avec une image de lui qu'il ne contrôle pas, et on peut la garder, la montrer ou la vendre. Elle remarque que l'anglais parle de la photo avec les mots des armes, on charge, on vise, on tire. Le français fait pareil, et c'est là que j'ai repensé à notre façon de dire qu'on mitraille.
Elle ne dit pas que tous les photographes sont des agresseurs. Elle dit que le rapport est inégal par construction, parce que l'un décide et que l'autre est regardé.
Sa deuxième idée est qu'on ne peut pas à la fois enregistrer une scène et y prendre part. Celui qui photographie se met à distance, et l'appareil devient une excuse pour ne pas intervenir. Elle parle aussi des touristes, pour qui photographier est une façon de se rassurer devant un endroit qu'ils ne connaissent pas, et de transformer le voyage en liste de preuves.
Elle écrit ça en 1977, et il suffit d'aller à un concert aujourd'hui pour voir une salle entière regarder la scène à travers un téléphone.
La troisième idée est la plus discutée. Sontag pense qu'à force de voir des photos de guerre et de misère, on finit par ne plus rien ressentir. La première image choque, la centième passe, et la photo qui devait réveiller les consciences finit par les anesthésier.
Ce que je trouve le plus respectable chez elle, c'est qu'elle est revenue sur ses propres idées. En 2003, un an avant sa mort, elle publie Devant la douleur des autres, qu'elle considère comme la suite de Sur la photographie.
Elle y reprend la question des images de guerre, et elle admet qu'elle n'est plus aussi sûre que les photos nous rendent insensibles. Entre-temps elle a vécu Sarajevo, et elle a vu que pour ceux qui subissent une guerre, être photographié et montré au monde compte énormément. Le livre ne contient toujours aucune image, mais il est beaucoup moins catégorique que le premier.
Sontag n'a pas fait de photos, mais elle en a regardé des milliers, et ses idées deviennent beaucoup plus claires devant les images dont elle parle.
C'est la photo la plus célèbre de la Grande Dépression, commandée par l'État américain pour montrer la misère des campagnes. Sontag rappelle que ces photographes prenaient plusieurs vues de la même personne jusqu'à obtenir l'expression qui correspondait à leur idée de la pauvreté. Lange a fait plusieurs images de cette mère ce jour-là, et c'est celle-ci qui est restée. La photo est vraie, mais c'est bien la photographe qui a choisi le visage que cette femme aurait pour toujours.
Sontag consacre un essai entier à Diane Arbus, et il est sévère. Elle lui reproche de photographier les gens en marge comme des curiosités, depuis l'extérieur, sans jamais être de leur côté. Ce petit garçon crispé, grimaçant, une grenade en plastique à la main, était un enfant qui jouait dans un parc. Sur la planche-contact, les autres vues le montrent souriant, et Arbus a gardé la seule où il fait peur.
C'est l'une des toutes premières photos de guerre, prise en Crimée. On y voit un chemin vide couvert de boulets de canon. Dans Devant la douleur des autres, Sontag affirme que Fenton a fait déplacer les boulets sur la route pour rendre l'image plus dramatique, et elle s'en sert pour rappeler qu'une photo de guerre peut être mise en scène dès le premier jour de son histoire.
On pourrait croire que lire Sontag donne envie de ranger son appareil. Chez moi ça a fait l'inverse, surtout pour la photo de rue.
Avant, je n'osais pas photographier des inconnus et je ne savais pas dire pourquoi. Elle m'a donné le mot qui manquait, qui est l'inégalité. Une fois qu'on sait que le malaise vient du rapport de force, on peut travailler dessus. On peut se montrer au lieu de surgir, laisser à l'autre le temps de refuser, montrer l'image après, et le rapport devient déjà moins inégal.
Ça m'a aussi aidé à comprendre pourquoi certains photographes me dérangent alors que leurs images sont fortes. Bruce Gilden, qui photographie les passants à bout portant avec un flash, est le cas d'école, et je lui ai consacré un article à part.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail

En français, on prend une photo, on shoote, on mitraille, et quand un sujet nous échappe on dit qu'on l'a raté. Je n'avais jamais fait attention à ce vocabulaire avant de lire Susan Sontag.
Elle n'a jamais été photographe. C'était une écrivaine et une philosophe new-yorkaise, et pourtant son livre Sur la photographie, paru en 1977, est probablement le texte le plus cité de toute l'histoire de la photo. Il ne contient aucune image et aucun conseil technique. Il pose une seule question, qui est de savoir ce qu'on fait vraiment à quelqu'un quand on le photographie.
Sontag entre à l'université très jeune et elle est diplômée de Chicago à 18 ans, avant d'étudier la philosophie à Harvard. À la fin des années 50, elle passe par Oxford puis par la Sorbonne, et elle dira plus tard que ses mois à Paris ont peut-être été la période la plus importante de sa vie.
De retour à New York, elle se fait connaître en 1964 avec un essai sur le goût du kitsch et de l'excès, Notes on « Camp », puis avec le recueil Against Interpretation en 1966. Elle écrit aussi des romans, dont In America, qui reçoit le National Book Award en 2000, et elle réalise quatre films.
Ce n'était pas quelqu'un qui restait derrière son bureau. En 1993, en plein siège de Sarajevo, elle part monter En attendant Godot de Beckett dans un théâtre éclairé à la bougie, parce que la ville n'a plus d'électricité. Sarajevo en fera une citoyenne d'honneur.
Son regard sur la photo est donc celui de quelqu'un du dehors, qui regarde des images toute la journée comme nous tous, et qui se demande ce qu'elles nous font.
Le livre rassemble six essais qu'elle a publiés entre 1973 et 1977 dans la New York Review of Books. Il reçoit le National Book Critics Circle Award, et la presse en parle plus que d'aucun autre livre de photo avant lui. Ce n'est pas une lecture facile, alors voilà ce que j'en ai gardé.
Pour Sontag, photographier quelqu'un revient à se l'approprier un peu. On le voit comme il ne se voit jamais lui-même, on repart avec une image de lui qu'il ne contrôle pas, et on peut la garder, la montrer ou la vendre. Elle remarque que l'anglais parle de la photo avec les mots des armes, on charge, on vise, on tire. Le français fait pareil, et c'est là que j'ai repensé à notre façon de dire qu'on mitraille.
Elle ne dit pas que tous les photographes sont des agresseurs. Elle dit que le rapport est inégal par construction, parce que l'un décide et que l'autre est regardé.
Sa deuxième idée est qu'on ne peut pas à la fois enregistrer une scène et y prendre part. Celui qui photographie se met à distance, et l'appareil devient une excuse pour ne pas intervenir. Elle parle aussi des touristes, pour qui photographier est une façon de se rassurer devant un endroit qu'ils ne connaissent pas, et de transformer le voyage en liste de preuves.
Elle écrit ça en 1977, et il suffit d'aller à un concert aujourd'hui pour voir une salle entière regarder la scène à travers un téléphone.
La troisième idée est la plus discutée. Sontag pense qu'à force de voir des photos de guerre et de misère, on finit par ne plus rien ressentir. La première image choque, la centième passe, et la photo qui devait réveiller les consciences finit par les anesthésier.
Ce que je trouve le plus respectable chez elle, c'est qu'elle est revenue sur ses propres idées. En 2003, un an avant sa mort, elle publie Devant la douleur des autres, qu'elle considère comme la suite de Sur la photographie.
Elle y reprend la question des images de guerre, et elle admet qu'elle n'est plus aussi sûre que les photos nous rendent insensibles. Entre-temps elle a vécu Sarajevo, et elle a vu que pour ceux qui subissent une guerre, être photographié et montré au monde compte énormément. Le livre ne contient toujours aucune image, mais il est beaucoup moins catégorique que le premier.
Sontag n'a pas fait de photos, mais elle en a regardé des milliers, et ses idées deviennent beaucoup plus claires devant les images dont elle parle.
C'est la photo la plus célèbre de la Grande Dépression, commandée par l'État américain pour montrer la misère des campagnes. Sontag rappelle que ces photographes prenaient plusieurs vues de la même personne jusqu'à obtenir l'expression qui correspondait à leur idée de la pauvreté. Lange a fait plusieurs images de cette mère ce jour-là, et c'est celle-ci qui est restée. La photo est vraie, mais c'est bien la photographe qui a choisi le visage que cette femme aurait pour toujours.
Sontag consacre un essai entier à Diane Arbus, et il est sévère. Elle lui reproche de photographier les gens en marge comme des curiosités, depuis l'extérieur, sans jamais être de leur côté. Ce petit garçon crispé, grimaçant, une grenade en plastique à la main, était un enfant qui jouait dans un parc. Sur la planche-contact, les autres vues le montrent souriant, et Arbus a gardé la seule où il fait peur.
C'est l'une des toutes premières photos de guerre, prise en Crimée. On y voit un chemin vide couvert de boulets de canon. Dans Devant la douleur des autres, Sontag affirme que Fenton a fait déplacer les boulets sur la route pour rendre l'image plus dramatique, et elle s'en sert pour rappeler qu'une photo de guerre peut être mise en scène dès le premier jour de son histoire.
On pourrait croire que lire Sontag donne envie de ranger son appareil. Chez moi ça a fait l'inverse, surtout pour la photo de rue.
Avant, je n'osais pas photographier des inconnus et je ne savais pas dire pourquoi. Elle m'a donné le mot qui manquait, qui est l'inégalité. Une fois qu'on sait que le malaise vient du rapport de force, on peut travailler dessus. On peut se montrer au lieu de surgir, laisser à l'autre le temps de refuser, montrer l'image après, et le rapport devient déjà moins inégal.
Ça m'a aussi aidé à comprendre pourquoi certains photographes me dérangent alors que leurs images sont fortes. Bruce Gilden, qui photographie les passants à bout portant avec un flash, est le cas d'école, et je lui ai consacré un article à part.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail