
Il y a deux façons de réagir quand on voit Bruce Gilden travailler. Soit on admire le culot, soit on a envie de lui arracher son flash des mains. J'ai longtemps été entre les deux, parce que ses images me fascinent et que sa méthode me met mal à l'aise.
Gilden marche dans les rues de New York, il repère un visage, il s'approche à moins d'un mètre et il déclenche avec un flash tenu à bout de bras. La personne n'a rien demandé et elle n'a pas eu le temps de comprendre. Lui résume sa technique en une phrase, « un flash dans une main et sauter sur les gens ».
La plupart des photographes de rue cherchent à se faire oublier. Gilden fait le choix inverse, et il le revendique. Il a une phrase que Magnum affiche en tête de sa page : il est connu pour photographier de très près, et plus il vieillit, plus il s'approche.
Le flash change tout. En plein jour, il écrase le visage, il creuse les rides et il détache la personne du fond comme si on l'avait découpée. Et comme il part à bout portant, il attrape aussi la réaction, c'est-à-dire la surprise, le recul, parfois la peur.
Gilden défend sa méthode avec un argument qui mérite d'être entendu. Il dit qu'il est honnête, qu'il ne joue pas à se cacher à dix mètres pour voler une image, et qu'il ne photographie que là où il se sent à sa place. De son point de vue, le téléobjectif est plus lâche que le flash.
Gilden grandit à Brooklyn et part étudier la sociologie à l'université de Penn State, qu'il trouve ennuyeuse. En 1968, il voit Blow-Up, le film d'Antonioni sur un photographe de mode londonien, et il achète un appareil dans la foulée. Il suit quelques cours du soir à la School of Visual Arts de New York, et pour le reste il apprend seul.
Son premier terrain, c'est la plage de Coney Island, au sud de Brooklyn. La première fois, en 1969, il y va en stop parce qu'on vient de lui voler sa voiture. Il arpente le sable en chaussures de chantier, pantalon long et veste militaire, au milieu des gens en maillot, et il y retournera pendant près de vingt ans.
Ensuite viennent les rues de Manhattan, puis Haïti, où il retourne de nombreuses fois, puis le Japon, où il photographie les yakuzas et les sans-abri. Partout il cherche les mêmes visages, ceux qu'il appelle des personnages.
Quand un journaliste de Magnum lui demande comment il garde la même rage après cinquante ans, il répond qu'il est encore en train de se venger de son père. Il n'en dit pas plus dans cet entretien, mais ça éclaire pas mal de choses.
C'est son premier grand travail et il est déjà tout entier dedans. Des corps serrés sur le sable, un homme qui pose avec un avion gonflable, une femme dans une baraque de foire. Ici il n'y a pas encore de flash agressif, et on voit surtout son goût pour les gens que personne d'autre ne regarde.
C'est le Gilden que tout le monde connaît, celui de la Cinquième Avenue dans les années 80 et 90. Des hommes d'affaires, des vieilles dames en fourrure, des types louches, tous saisis à bout portant en pleine foule. Le livre s'appelle Facing New York et il porte bien son nom.
Cette fois il ne reste que le visage, en couleur, en très gros plan, sans décor. Les gens ont posé, mais le résultat est encore plus dur que ses photos de rue, parce que chaque cicatrice et chaque dent manquante sont montrées en grand. C'est le livre qui lui a valu ses critiques les plus violentes.
Gilden n'est pas critiqué que par des anonymes sur Internet. Joel Meyerowitz, autre grand nom de la photographie de rue new-yorkaise, l'a traité de « brute agressive » dans le Guardian en 2012, en ajoutant que toutes ses photos se ressemblent parce qu'il n'a qu'une seule idée. Et quand Face est sorti, le critique Sean O'Hagan a écrit dans le même journal que son style allait à l'encontre de toute intention de rendre ses sujets humains.
Moi, j'avais besoin de comprendre d'où venait mon malaise, et c'est une écrivaine qui me l'a expliqué. Susan Sontag a montré dans les années 70 que la photographie repose sur une inégalité. Celui qui tient l'appareil décide de ce que l'autre montre de lui, et l'autre subit.
Gilden en est l'exemple parfait. La grimace et la peur qu'on voit sur ses photos, c'est son flash qui les provoque. Il crée un moment de faiblesse, et ensuite ce moment devient le portrait de la personne. Celui qui regarde la photo ne voit pas un passant surpris par un inconnu, il voit un visage inquiétant, et une demi-seconde fabriquée par quelqu'un d'autre reste pour toujours.
Comprendre ça a changé ma façon de photographier dans la rue. Pendant longtemps je n'osais pas déclencher, parce que j'avais peur de déranger ou de la réaction des gens. Je sais maintenant que cette réaction vient souvent du rapport de force et pas de moi.
Alors je le désamorce. Je ne surgis pas, je me montre, je laisse à l'autre le temps de me voir et de me dire non, et j'y vais avec beaucoup plus de confiance. Ce n'est pas la seule façon de faire de la photo de rue, et Gilden a prouvé qu'on peut faire de grandes images autrement, mais pour ceux qui n'osent pas, c'est une porte d'entrée.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail

Il y a deux façons de réagir quand on voit Bruce Gilden travailler. Soit on admire le culot, soit on a envie de lui arracher son flash des mains. J'ai longtemps été entre les deux, parce que ses images me fascinent et que sa méthode me met mal à l'aise.
Gilden marche dans les rues de New York, il repère un visage, il s'approche à moins d'un mètre et il déclenche avec un flash tenu à bout de bras. La personne n'a rien demandé et elle n'a pas eu le temps de comprendre. Lui résume sa technique en une phrase, « un flash dans une main et sauter sur les gens ».
La plupart des photographes de rue cherchent à se faire oublier. Gilden fait le choix inverse, et il le revendique. Il a une phrase que Magnum affiche en tête de sa page : il est connu pour photographier de très près, et plus il vieillit, plus il s'approche.
Le flash change tout. En plein jour, il écrase le visage, il creuse les rides et il détache la personne du fond comme si on l'avait découpée. Et comme il part à bout portant, il attrape aussi la réaction, c'est-à-dire la surprise, le recul, parfois la peur.
Gilden défend sa méthode avec un argument qui mérite d'être entendu. Il dit qu'il est honnête, qu'il ne joue pas à se cacher à dix mètres pour voler une image, et qu'il ne photographie que là où il se sent à sa place. De son point de vue, le téléobjectif est plus lâche que le flash.
Gilden grandit à Brooklyn et part étudier la sociologie à l'université de Penn State, qu'il trouve ennuyeuse. En 1968, il voit Blow-Up, le film d'Antonioni sur un photographe de mode londonien, et il achète un appareil dans la foulée. Il suit quelques cours du soir à la School of Visual Arts de New York, et pour le reste il apprend seul.
Son premier terrain, c'est la plage de Coney Island, au sud de Brooklyn. La première fois, en 1969, il y va en stop parce qu'on vient de lui voler sa voiture. Il arpente le sable en chaussures de chantier, pantalon long et veste militaire, au milieu des gens en maillot, et il y retournera pendant près de vingt ans.
Ensuite viennent les rues de Manhattan, puis Haïti, où il retourne de nombreuses fois, puis le Japon, où il photographie les yakuzas et les sans-abri. Partout il cherche les mêmes visages, ceux qu'il appelle des personnages.
Quand un journaliste de Magnum lui demande comment il garde la même rage après cinquante ans, il répond qu'il est encore en train de se venger de son père. Il n'en dit pas plus dans cet entretien, mais ça éclaire pas mal de choses.
C'est son premier grand travail et il est déjà tout entier dedans. Des corps serrés sur le sable, un homme qui pose avec un avion gonflable, une femme dans une baraque de foire. Ici il n'y a pas encore de flash agressif, et on voit surtout son goût pour les gens que personne d'autre ne regarde.
C'est le Gilden que tout le monde connaît, celui de la Cinquième Avenue dans les années 80 et 90. Des hommes d'affaires, des vieilles dames en fourrure, des types louches, tous saisis à bout portant en pleine foule. Le livre s'appelle Facing New York et il porte bien son nom.
Cette fois il ne reste que le visage, en couleur, en très gros plan, sans décor. Les gens ont posé, mais le résultat est encore plus dur que ses photos de rue, parce que chaque cicatrice et chaque dent manquante sont montrées en grand. C'est le livre qui lui a valu ses critiques les plus violentes.
Gilden n'est pas critiqué que par des anonymes sur Internet. Joel Meyerowitz, autre grand nom de la photographie de rue new-yorkaise, l'a traité de « brute agressive » dans le Guardian en 2012, en ajoutant que toutes ses photos se ressemblent parce qu'il n'a qu'une seule idée. Et quand Face est sorti, le critique Sean O'Hagan a écrit dans le même journal que son style allait à l'encontre de toute intention de rendre ses sujets humains.
Moi, j'avais besoin de comprendre d'où venait mon malaise, et c'est une écrivaine qui me l'a expliqué. Susan Sontag a montré dans les années 70 que la photographie repose sur une inégalité. Celui qui tient l'appareil décide de ce que l'autre montre de lui, et l'autre subit.
Gilden en est l'exemple parfait. La grimace et la peur qu'on voit sur ses photos, c'est son flash qui les provoque. Il crée un moment de faiblesse, et ensuite ce moment devient le portrait de la personne. Celui qui regarde la photo ne voit pas un passant surpris par un inconnu, il voit un visage inquiétant, et une demi-seconde fabriquée par quelqu'un d'autre reste pour toujours.
Comprendre ça a changé ma façon de photographier dans la rue. Pendant longtemps je n'osais pas déclencher, parce que j'avais peur de déranger ou de la réaction des gens. Je sais maintenant que cette réaction vient souvent du rapport de force et pas de moi.
Alors je le désamorce. Je ne surgis pas, je me montre, je laisse à l'autre le temps de me voir et de me dire non, et j'y vais avec beaucoup plus de confiance. Ce n'est pas la seule façon de faire de la photo de rue, et Gilden a prouvé qu'on peut faire de grandes images autrement, mais pour ceux qui n'osent pas, c'est une porte d'entrée.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail