
En 1946, à Vienne, Ernst Haas a 25 ans et toujours pas d'appareil photo. Pour son anniversaire, on lui offre dix kilos de margarine, et il les échange au marché noir contre un Rolleiflex.
Seize ans plus tard, le MoMA de New York lui consacre la première exposition personnelle de photographie couleur de son histoire. Pourtant, quand on raconte l'arrivée de la couleur au musée, c'est presque toujours un autre nom qui revient. J'ai voulu comprendre comment un homme qui n'avait jamais voulu être photographe a ouvert cette porte, et pourquoi on l'a un peu oublié.
Haas grandit dans une famille aisée de Vienne. Son père, haut fonctionnaire, fait de la photo en amateur et joue de la musique, et il essaie de lui transmettre le goût de l'appareil. Ça ne prend pas, parce que le petit Ernst rêve d'être peintre. Sa mère va dans le même sens. Elle le pousse très tôt à créer, et ils s'écriront toute leur vie, surtout pour parler d'art.
La suite est beaucoup moins douce. En 1940, son père meurt, et Haas se met à tirer les vieux négatifs de la famille. La même année, il commence des études de médecine, mais on lui interdit de les poursuivre à cause de ses origines juives. Il travaille ensuite par moments dans un studio photo de Vienne, et c'est en donnant des cours de photo à la Croix-Rouge américaine qu'il tombe sur un recueil qui mêle poèmes et photographies. Il y découvre Edward Weston, capable de transformer un objet banal en image étrange, et ça le marque pour longtemps.
Il dira plus tard qu'il n'avait jamais vraiment voulu être photographe. Je trouve ça rassurant, en fait. On imagine souvent les grands photographes avec un appareil dans les mains depuis l'enfance, alors que lui commence à 25 ans, presque par défaut, avec un Rolleiflex payé en margarine.
Avec ce Rolleiflex, il photographie Vienne abîmée par la guerre. Warren Trabant, rédacteur en chef du magazine Heute, remarque ses images, et en 1949 Haas publie un reportage sur les prisonniers de guerre autrichiens qui rentrent chez eux et sur les familles qui les attendent. Life le reprend.
Deux propositions arrivent alors en même temps. Life lui offre un poste de photographe salarié, et Robert Capa l'invite à rejoindre Magnum. Il refuse Life, en écrivant au responsable de la photo du magazine qu'il veut rester libre pour mener ses propres idées, et il choisit Magnum parce qu'il pense y garder son indépendance. Refuser un poste fixe chez Life quand on sort à peine de la guerre et qu'on fait de la photo depuis trois ans, il faut une sacrée confiance en ses idées.
Reste un problème, les visas pour les États-Unis sont difficiles à obtenir. Capa le règle à sa façon, il nomme Haas vice-président de Magnum pour l'Amérique, et c'est ce titre qui lui permet de partir s'installer à New York au début des années 1950.
Son premier projet, c'est de photographier le Grand Canyon en couleur, mais Life refuse. Alors il reste en ville, avec une pellicule couleur encore rare et chère, qu'il n'a presque jamais utilisée. Pendant deux mois, il photographie New York, puis il présente 130 images à Life en projection.
Le problème, c'est que New York avait déjà été photographiée et peinte des milliers de fois. Haas regarde ailleurs. Les immeubles en verre sont si proches qu'ils se reflètent les uns dans les autres, et ce sont ces reflets qu'il photographie, dans les vitrines, les fenêtres, les lacs de Central Park. Il montre aussi les monuments comme les New-Yorkais les voient chaque jour, le pont de Brooklyn depuis la voie rapide au coucher du soleil par exemple. Il n'y a même pas la statue de la Liberté, parce qu'il fait ce sujet pour les gens qui vivent là, pas pour les touristes.
En septembre 1953, Life le publie sur 24 pages, en deux numéros, sous le titre Images of a Magic City. Pour un sujet en couleur, une telle longueur, c'est du jamais vu.
On lui attribue souvent une phrase qui résume bien ce travail. « Je ne cherche pas à photographier des choses nouvelles, je cherche à photographier les choses de façon nouvelle. » C'est exactement ce que je trouve le plus dur quand je sors photographier une ville que je connais par cœur. On a l'impression que tout a déjà été fait, et lui montre que la nouveauté ne vient pas du sujet mais de l'endroit où l'on pose le regard.
En 1956, à Pampelune, il photographie les corridas. Au lieu de figer l'action, il ralentit volontairement la vitesse d'obturation, si bien que le taureau, la cape et le torero se fondent en traînées de couleur. Quand il envoie ses films, le laboratoire de Life répond qu'il y a un problème et que les photos sont inutilisables. Le magazine les publie quand même, en 1957, sous le titre Beauty in a Brutal Art. L'année suivante, Life consacre un autre sujet à ses couleurs mélangées en pose lente, et les critiques parlent de « peindre avec l'appareil ».
Son envie de peindre ne l'a jamais quitté, elle s'est simplement déplacée dans l'appareil. Il disait d'ailleurs que ses influences venaient bien plus des autres arts que des magazines photo.
En tant que vidéaste, ce passage me parle. Une photo nette garde un instant, alors qu'une pose lente garde tout ce qui s'est passé pendant ce temps, un peu comme si on écrasait plusieurs images d'un film sur une seule. Haas ne photographie plus un taureau, il photographie le passage du taureau.
En 1959, il est élu président de Magnum. Trois ans plus tard, du 21 août au 28 octobre 1962, le MoMA présente Ernst Haas: Color Photography, environ 80 tirages qui couvrent dix ans de travail, études de mouvement comprises. C'est la première exposition personnelle consacrée à la couleur dans l'histoire du musée. Edward Steichen, qui dirige le département photo, l'a préparée, mais c'est son successeur John Szarkowski qui la réalise. Steichen disait qu'avec Haas, on avait vécu une véritable époque de la photographie.
Pour mesurer le décalage, en 1969, sept ans après cette exposition, Walker Evans, l'un des photographes américains les plus respectés, écrit encore que la photographie couleur est vulgaire.
Et pourtant, quand on raconte l'arrivée de la couleur au musée, on cite presque toujours l'exposition de William Eggleston au MoMA en 1976, organisée par le même Szarkowski. Haas y était exposé quatorze ans plus tôt, et certaines galeries qui défendent son travail le présentent aujourd'hui comme le précurseur qu'on a oublié. Je crois que la différence tient aussi au style. La couleur de Haas est belle, travaillée, presque picturale. Celle d'Eggleston est brute et volontairement banale, et c'est cette couleur du quotidien que les musées ont retenue dans les années 70. Les deux ne cherchaient pas la même chose, mais ça n'enlève rien au fait que Haas était là avant.
Haas ne sépare pas l'art et le commerce comme beaucoup de ses confrères. Il photographie pour Volkswagen à partir de 1963, pour Marlboro pendant une douzaine d'années à partir du début des années 70, pour Chrysler aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, et il fait des photos de plateau pour le cinéma, dont The Misfits avec Marilyn Monroe en 1960. Ces commandes financent ses voyages et ses projets personnels.
En 1964, John Huston lui confie la séquence de la Création dans son film La Bible. Haas continue sur ce thème pendant des années, avec des volcans, des vagues, des fleurs, des animaux et beaucoup de lumière, et en 1971 il publie The Creation. Le livre s'est vendu à plus de 350 000 exemplaires, ce qui en fait l'un des livres de photographie les plus vendus.
À partir des années 70, il monte aussi des projections de diapositives en fondu, sur de la musique. Il expliquait qu'il aimait la musique et que ces projections lui permettaient enfin de réunir les deux. Pour moi, c'est déjà presque du montage, des photos qui ne tiennent plus seules mais dans un rythme. Il meurt d'un AVC à New York le 12 septembre 1986, l'année où il reçoit le prix Hasselblad.
Une tache d'huile sur la chaussée, irisée comme une bulle de savon. Life la décrivait comme une auréole autour de l'ombre d'un passant pressé. C'est le genre de chose qu'on enjambe sans la regarder, et c'est justement pour ça que je la trouve aussi forte.
Un picador sur son cheval, le taureau noir qui charge, et tout se fond dans le rouge et le flou. On ne distingue presque aucun détail, et pourtant on comprend toute la violence de la scène. C'est cette série que le laboratoire de Life voulait mettre à la poubelle.
La Route 66 à la tombée de la nuit, avec les voitures et les enseignes lumineuses des stations-service qui s'allument. Enfant, à Vienne, Haas se passionnait déjà pour le Sud-Ouest américain et les Amérindiens, et il a passé une bonne partie de sa vie à photographier cette Amérique dont il rêvait petit.
Haas a commencé tard, sans vraiment le vouloir, avec un appareil échangé contre de la margarine, et il a quand même fait entrer la couleur au musée. Ce qui me marque le plus, c'est qu'il n'a jamais attendu qu'on lui donne la permission, ni Life pour le poste, ni le labo pour le flou, ni les puristes pour la couleur.
Si vous voulez essayer, sortez avec une seule consigne, ne photographier que des reflets, dans les vitrines, les flaques ou les carrosseries. Au bout d'une heure, la ville que vous connaissez par cœur commence à ressembler à une autre.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail

En 1946, à Vienne, Ernst Haas a 25 ans et toujours pas d'appareil photo. Pour son anniversaire, on lui offre dix kilos de margarine, et il les échange au marché noir contre un Rolleiflex.
Seize ans plus tard, le MoMA de New York lui consacre la première exposition personnelle de photographie couleur de son histoire. Pourtant, quand on raconte l'arrivée de la couleur au musée, c'est presque toujours un autre nom qui revient. J'ai voulu comprendre comment un homme qui n'avait jamais voulu être photographe a ouvert cette porte, et pourquoi on l'a un peu oublié.
Haas grandit dans une famille aisée de Vienne. Son père, haut fonctionnaire, fait de la photo en amateur et joue de la musique, et il essaie de lui transmettre le goût de l'appareil. Ça ne prend pas, parce que le petit Ernst rêve d'être peintre. Sa mère va dans le même sens. Elle le pousse très tôt à créer, et ils s'écriront toute leur vie, surtout pour parler d'art.
La suite est beaucoup moins douce. En 1940, son père meurt, et Haas se met à tirer les vieux négatifs de la famille. La même année, il commence des études de médecine, mais on lui interdit de les poursuivre à cause de ses origines juives. Il travaille ensuite par moments dans un studio photo de Vienne, et c'est en donnant des cours de photo à la Croix-Rouge américaine qu'il tombe sur un recueil qui mêle poèmes et photographies. Il y découvre Edward Weston, capable de transformer un objet banal en image étrange, et ça le marque pour longtemps.
Il dira plus tard qu'il n'avait jamais vraiment voulu être photographe. Je trouve ça rassurant, en fait. On imagine souvent les grands photographes avec un appareil dans les mains depuis l'enfance, alors que lui commence à 25 ans, presque par défaut, avec un Rolleiflex payé en margarine.
Avec ce Rolleiflex, il photographie Vienne abîmée par la guerre. Warren Trabant, rédacteur en chef du magazine Heute, remarque ses images, et en 1949 Haas publie un reportage sur les prisonniers de guerre autrichiens qui rentrent chez eux et sur les familles qui les attendent. Life le reprend.
Deux propositions arrivent alors en même temps. Life lui offre un poste de photographe salarié, et Robert Capa l'invite à rejoindre Magnum. Il refuse Life, en écrivant au responsable de la photo du magazine qu'il veut rester libre pour mener ses propres idées, et il choisit Magnum parce qu'il pense y garder son indépendance. Refuser un poste fixe chez Life quand on sort à peine de la guerre et qu'on fait de la photo depuis trois ans, il faut une sacrée confiance en ses idées.
Reste un problème, les visas pour les États-Unis sont difficiles à obtenir. Capa le règle à sa façon, il nomme Haas vice-président de Magnum pour l'Amérique, et c'est ce titre qui lui permet de partir s'installer à New York au début des années 1950.
Son premier projet, c'est de photographier le Grand Canyon en couleur, mais Life refuse. Alors il reste en ville, avec une pellicule couleur encore rare et chère, qu'il n'a presque jamais utilisée. Pendant deux mois, il photographie New York, puis il présente 130 images à Life en projection.
Le problème, c'est que New York avait déjà été photographiée et peinte des milliers de fois. Haas regarde ailleurs. Les immeubles en verre sont si proches qu'ils se reflètent les uns dans les autres, et ce sont ces reflets qu'il photographie, dans les vitrines, les fenêtres, les lacs de Central Park. Il montre aussi les monuments comme les New-Yorkais les voient chaque jour, le pont de Brooklyn depuis la voie rapide au coucher du soleil par exemple. Il n'y a même pas la statue de la Liberté, parce qu'il fait ce sujet pour les gens qui vivent là, pas pour les touristes.
En septembre 1953, Life le publie sur 24 pages, en deux numéros, sous le titre Images of a Magic City. Pour un sujet en couleur, une telle longueur, c'est du jamais vu.
On lui attribue souvent une phrase qui résume bien ce travail. « Je ne cherche pas à photographier des choses nouvelles, je cherche à photographier les choses de façon nouvelle. » C'est exactement ce que je trouve le plus dur quand je sors photographier une ville que je connais par cœur. On a l'impression que tout a déjà été fait, et lui montre que la nouveauté ne vient pas du sujet mais de l'endroit où l'on pose le regard.
En 1956, à Pampelune, il photographie les corridas. Au lieu de figer l'action, il ralentit volontairement la vitesse d'obturation, si bien que le taureau, la cape et le torero se fondent en traînées de couleur. Quand il envoie ses films, le laboratoire de Life répond qu'il y a un problème et que les photos sont inutilisables. Le magazine les publie quand même, en 1957, sous le titre Beauty in a Brutal Art. L'année suivante, Life consacre un autre sujet à ses couleurs mélangées en pose lente, et les critiques parlent de « peindre avec l'appareil ».
Son envie de peindre ne l'a jamais quitté, elle s'est simplement déplacée dans l'appareil. Il disait d'ailleurs que ses influences venaient bien plus des autres arts que des magazines photo.
En tant que vidéaste, ce passage me parle. Une photo nette garde un instant, alors qu'une pose lente garde tout ce qui s'est passé pendant ce temps, un peu comme si on écrasait plusieurs images d'un film sur une seule. Haas ne photographie plus un taureau, il photographie le passage du taureau.
En 1959, il est élu président de Magnum. Trois ans plus tard, du 21 août au 28 octobre 1962, le MoMA présente Ernst Haas: Color Photography, environ 80 tirages qui couvrent dix ans de travail, études de mouvement comprises. C'est la première exposition personnelle consacrée à la couleur dans l'histoire du musée. Edward Steichen, qui dirige le département photo, l'a préparée, mais c'est son successeur John Szarkowski qui la réalise. Steichen disait qu'avec Haas, on avait vécu une véritable époque de la photographie.
Pour mesurer le décalage, en 1969, sept ans après cette exposition, Walker Evans, l'un des photographes américains les plus respectés, écrit encore que la photographie couleur est vulgaire.
Et pourtant, quand on raconte l'arrivée de la couleur au musée, on cite presque toujours l'exposition de William Eggleston au MoMA en 1976, organisée par le même Szarkowski. Haas y était exposé quatorze ans plus tôt, et certaines galeries qui défendent son travail le présentent aujourd'hui comme le précurseur qu'on a oublié. Je crois que la différence tient aussi au style. La couleur de Haas est belle, travaillée, presque picturale. Celle d'Eggleston est brute et volontairement banale, et c'est cette couleur du quotidien que les musées ont retenue dans les années 70. Les deux ne cherchaient pas la même chose, mais ça n'enlève rien au fait que Haas était là avant.
Haas ne sépare pas l'art et le commerce comme beaucoup de ses confrères. Il photographie pour Volkswagen à partir de 1963, pour Marlboro pendant une douzaine d'années à partir du début des années 70, pour Chrysler aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, et il fait des photos de plateau pour le cinéma, dont The Misfits avec Marilyn Monroe en 1960. Ces commandes financent ses voyages et ses projets personnels.
En 1964, John Huston lui confie la séquence de la Création dans son film La Bible. Haas continue sur ce thème pendant des années, avec des volcans, des vagues, des fleurs, des animaux et beaucoup de lumière, et en 1971 il publie The Creation. Le livre s'est vendu à plus de 350 000 exemplaires, ce qui en fait l'un des livres de photographie les plus vendus.
À partir des années 70, il monte aussi des projections de diapositives en fondu, sur de la musique. Il expliquait qu'il aimait la musique et que ces projections lui permettaient enfin de réunir les deux. Pour moi, c'est déjà presque du montage, des photos qui ne tiennent plus seules mais dans un rythme. Il meurt d'un AVC à New York le 12 septembre 1986, l'année où il reçoit le prix Hasselblad.
Une tache d'huile sur la chaussée, irisée comme une bulle de savon. Life la décrivait comme une auréole autour de l'ombre d'un passant pressé. C'est le genre de chose qu'on enjambe sans la regarder, et c'est justement pour ça que je la trouve aussi forte.
Un picador sur son cheval, le taureau noir qui charge, et tout se fond dans le rouge et le flou. On ne distingue presque aucun détail, et pourtant on comprend toute la violence de la scène. C'est cette série que le laboratoire de Life voulait mettre à la poubelle.
La Route 66 à la tombée de la nuit, avec les voitures et les enseignes lumineuses des stations-service qui s'allument. Enfant, à Vienne, Haas se passionnait déjà pour le Sud-Ouest américain et les Amérindiens, et il a passé une bonne partie de sa vie à photographier cette Amérique dont il rêvait petit.
Haas a commencé tard, sans vraiment le vouloir, avec un appareil échangé contre de la margarine, et il a quand même fait entrer la couleur au musée. Ce qui me marque le plus, c'est qu'il n'a jamais attendu qu'on lui donne la permission, ni Life pour le poste, ni le labo pour le flou, ni les puristes pour la couleur.
Si vous voulez essayer, sortez avec une seule consigne, ne photographier que des reflets, dans les vitrines, les flaques ou les carrosseries. Au bout d'une heure, la ville que vous connaissez par cœur commence à ressembler à une autre.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail